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Lundi, c’est déclencheurs : un conflit frontal.

08 Juil

Sur son blog, Lionel Davoust a lancé il y a une semaine de cela un petit défi à ses lecteurs, basé sur les ateliers d’écriture du club Présence d’Esprit. Le premier thème, posté lundi dernier, était celui d’un conflit frontal. Malade la moitié de la semaine, je pensais l’avoir raté, et puis, finalement, je me suis dite que comme reprise d’écriture, ce serait pas mal.
Je vais tenter de faire ça toutes les semaines.
Chaque exercice dure 20 minutes sur un thème imposé mais pas particulièrement restrictif 🙂
Comme j’ai souvent le réflexe de vouloir écrire des nouvelles complètes en une seule fois, je vais les poster ici aussi…

Déclencheurs : un conflit frontal.

Ma main tremble à peine. Je la regarde, interloquée. Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit, ou, pour tout dire, je n’ai même pas dormi depuis une semaine. Je m’attendais donc à être dans un état catastrophique ce matin, et puis non. Je ne sais si je dois m’en réjouir ou pas.
Spencer est venu me chercher, comme à son habitude, à six heures trente. Il ne me quitte plus d’une semelle depuis l’arrivée du premier colis. Certes c’est le staff de la sécurité qui l’a mandaté, mais même s’ils ne lui avaient rien demandé, il se serait porté volontaire. Spencer est comme un père pour moi. Il m’a accompagné toute ma carrière, depuis ma première campagne de candidate députée.
Nous nous sommes imposés la règle du petit-déjeuner. Mon estomac a été moins fort que ma main. Je n’ai pu avaler qu’une demie tasse de café. Je ne mange pas beaucoup d’habitude, mais le petit-déjeuner est mon moment favori. Je peux lire la presse tranquillement, mon portable est encore éteint, je n’ai pas d’ordinateur allumé et mon conseiller en communication a pour devoir de ne pas venir frapper à ma porte avant sept heures et demi. Aujourd’hui il ne viendra pas.
Il est occupé à préparer ma conférence de presse.
Pour rire, il y a deux jours, je lui ai demandé de préparer ma rubrique nécrologique. Il l’a pris au second degré :
« Ne vous inquiétez pas, Madame la Présidente, ce n’est pas le premier débat auquel vous participez ! »
Il en avait oublié les colis. Ou peut-être a-t-il confiance en ma garde rapprochée.
J’ai confiance en Spencer bien sûr, qui sirote un jus d’orange à côté de moi. D’une seule main, l’autre prête à sortir son arme et à se jeter sur moi. Mais que peut faire Spencer ?
Dans les colis, il y avait des bouts de cadavre. On a su après expertise qu’il s’agissait de mon ex époux, disparu deux jours plus tôt. Rien n’accompagnait ce cadeau, mais tout le monde l’a pris très au sérieux.
Il ne fait pas bon être une femme politique dans mon pays. Surtout pas une Présidente. Surtout pas une réformatrice. Surtout pas une femme. Surtout pas dans ce pays.
Je me lève. Il est temps de partir.
Je remets en place mon tailleur. Le dernier qui me reste. La sécurité refuse que j’aille faire les boutiques et qu’un tailleur vienne me voir, trop dangereux. Et quant aux colis… Inutile d’en parler.
Pour le débat d’aujourd’hui, la veille du vote qui m’a couté tant, j’ai décidé de forcer le destin. Il est hors de question de choisir une vidéo conférence. Que penseraient mes électeurs ? Les citoyens de ce pays, eux aussi menacés, tous les jours, partout ? On ne compte plus les demandes de rançons, les peaux de vin, les enlèvements, les menaces. Je suis concernée. Mon fils a été enlevé il y a une semaine. Mais tous les fils et toutes les filles de ce pays qui ont disparu, tous les pères et toutes les mères, tous les individus sont mes enfants, et c’est pour tous que je dois faire un effort.
La porte s’ouvre vers le garage. Je secoue la tête.
« Non. »
Spencer n’est pas d’accord. Passer par le porche est trop dangereux. Il y a plus de huit mètres entre la porte et la voiture blindé. Et des tas de journalistes.
« Je sais. »
Je souris.
Mes lèvres tremblent aussi peu que ma main.
« Mais ce jour est important. Je ne dois rien laisser au hasard. »
Est-ce que j’ai bien fait mon travail ? Ai-je été une bonne élue ? Une bonne présidente ? Pour tout dire, je n’en sais rien. Je n’en sais toujours rien quand mes pas me mènent sur le chemin dallé, à l’extérieur de ma maison.
Il n’y a que sept mètres.
Je sais que je n’irai jamais à ce débat. Je n’en aurai pas les moyens.
Mais ces dizaines de caméras qui me filment, ces journalistes qui me houspillent, ces photographes qui tirent mon portrait, fatigué, vieilli d’une présidente en fin de parcours, d’une épouse veuve et d’une mère éplorée, tous cela, je veux leur montrer que je vais jusqu’au bout de mes convictions. Et que ces convictions continueront à grandir et à se propager bien après que la balle éclabousse mon dernier tailleur.
Spencer s’est jeté sur moi, mais il y avait plusieurs tireurs.
J’aurai préféré qu’il ne soit pas blessé. Quant à moi, je pensais avoir plus mal que cela.
Je m’éteins sur le chemin d’un débat politique, noyant de mon propre sang les dalles de marbres de mon jardin et je souris. Je ne tremble plus. J’ai gagné.
Le combat ne fait que commencer.

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Publié par le 8 juillet 2012 dans écriture

 

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