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Strapontin et jambes dans le vide

13 Mar

Deux étages, ça paraît toujours insurmontable quand on a quatre ans. Ces longs escaliers recouverts de moquette rouge, si étroits entre ces murs gris, et si mal éclairés par ces petits spots de lumière blanche. Ces longs escaliers auraient fait peur à n’importe quel enfant, en toute autre circonstance.
Les escaliers sont toujours des passages, on les monte ou on les descend, vers le grenier, les chambres dont les lumières sont éteintes, ou la cave, humide, noire et froide. Les escaliers sont raides, leurs marches peuvent être usées et glissantes, ils peuvent grincer aussi. Les escaliers sont peut-être l’incarnation dans la vie réelle des cauchemars enfantins.
Mais pas ceux-là
Dans ces escaliers-là, ces escaliers rouges et gris, il y a aussi une main, une main énorme et chaude, qui tire vers le haut, toujours un peu pressée. Les jambes d’un enfant se soulèvent plus vite, avec force, parce qu’on obéit à cette main-là. Cette main-là, elle a fait aussi beaucoup de choses, mais des choses plus agréables que les escaliers. Elle a porté, elle a donné à manger, elle a changé, habillé, caressé, montré. Elle est forte cette main-là, elle guide à travers les escaliers, à travers l’obscurité, à travers les autres gens.
Les autres gens qui sont-ils ? Un enfant de quatre ans ne s’en souvient pas. Aujourd’hui, il sait qu’il y avait beaucoup de couples comme ça, sûrement. Des petites mains dans des grandes. Si l’enfant de quatre ans avait regardé avec les yeux de l’enfant de dix ans, de l’adolescent de quinze ou de l’adulte de trente, il aurait peut-être été jaloux des paquets de bonbons, des jouets, des jolis vêtements des autres enfants. Mais à quatre ans, les autres ne sont que des ombres un peu intimidantes, les monstres des escaliers, et heureusement la main est là.
Des souvenirs il n’y en a pas tellement finalement. Des sensations oui, beaucoup : une impalpable chaleur, une profonde reconnaissance… Mais des souvenirs, l’enfant de quatre ans n’en a qu’un : le deuxième étage.
Car à cette époque-là il y avait encore des étages, de longs escaliers étroits bien avant les escalators et des balcons bien avant les petites salles. Parce qu’à cette époque-là, il y avait moins de films à montrer, et que la grande salle était vraiment grande. Avec deux balcons. Le premier étage. Le deuxième.
On peut imaginer cependant ce qui fut dit ce jour-là, et beaucoup d’autres jours ensuite et avant.
Il a habillé sa petite fille d’un manteau chaud et d’un bonnet rouge en laine qui gratte. Ils ont pris la voiture et se sont garés au parking d’un centre commercial. Le temps est à la pluie et l’humidité se mélange à l’odeur des pots d’échappement. Ils sont peut-être passés dans un magasin juste avant, puis après ils sont arrivés au guichet. Il a payé deux places, et ils ont montés les escaliers étroits et les deux étages, pour aller au balcon.
A quatre ans, un fauteuil à strapontin est toujours trop haut, mais les dossiers devant le sont encore plus. Alors il plie le manteau en deux, le pose sur le siège, puis hisse la petite fille et l’installe sur ce trône improvisé. Les jambes pendent dans le vide, elle a le droit aux deux accoudoirs, et elle est seule avec lui. Et puis bientôt, elle est vraiment toute seule, parce que les lumières se sont éteintes.
Bien plus tard, elle apprendra qu’il dormait souvent pendant les séances, parce qu’en fait, ces films-là ne l’intéressaient pas vraiment.
Leur relation est faite de silence. A-t-elle jamais partagé avec lui sa fascination pour le dragon noir ou sa peur du taureau des génériques publicitaires ? Elle ne s’en souvient pas, mais elle n’en a pas vraiment l’impression.
De la même façon il ne saura sans doute jamais à quel point les escaliers, la grande main, le deuxième balcon et le strapontin de la rangée du milieu sont certains des premiers souvenirs dont elle se souvienne. Il ne saura sans doute jamais que tout a commencé ainsi et que tout a continué comme ça. Qu’en plus de la fascination des images, des photos, des acteurs, des histoires, des réalisateurs, des films – de tous les films – il lui a inculqué juste cela : une salle, un strapontin, et le simple plaisir de balancer les jambes dans le vide et de se noyer dans un immense écran.

Nouvelle autobiographique écrite dans le cadre d’un échange.
J’en ai écrit deux autres, plus longues, que je publierais plus tard sur mes sites de publication internet (sur mon compte fictionpress en fait, sans doute)

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Publié par le 13 mars 2009 dans écriture

 

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